Je m'allonge. Le souffle doux du vent apaise ma peau de la brûlure des rayons du soleil. Sur mes jambes, la lente caresse des brins d'herbe me fait frissonner. Les parfums sucrés des fleurs des champs flottent autour de moi et répandent dans les airs une odeur de liberté. La lumière éclatante m'oblige à fermer les yeux, et ces rêves que je m'efforce de ranger dans un coin de ma mémoire m'assaillent à nouveau. Je me relève brusquement et secoue ma tête pour les faire partir : à quoi bon se faire du mal en se ressassant des rêves irréalisables ?
Une sonnerie étouffée à quelques pas de là me fait sursauter. C'est mon portable. Je regarde l'écran pour savoir qui m'appelle : Eloane. Je décroche :
- Mais enfin où tu es ? Ca fait des heures que je t'attends devant le cinéma ! Il y a plein de monde et je peux te dire que si tu n'es pas là d'ici 2 secondes, ce n'est pas aujourd'hui qu'on verra ce foutu film !
Je souris. Ma meilleure amie a toujours eu l'habitude d'exagérer les choses.
- Je suis désolé, j'avais oublié ! C'est pas grave, on pourra y aller demain !
- OK, je te pardonne ... De toute façon, les critiques disent qu'il est nul, pourquoi aller voir un film nul ? Bon t'es où ? Parce que pour oublier une sortie avec moi, tu devais avoir quelque chose de super excitant à faire, non ?
- Pas vraiment ... dis-je en souriant. Je suis dans le champ en face le lac, j'avais envie de me retrouver seule ....
- Attention ma vieille, tu sais très bien qu'à partir du moment où tu me dis où tu es, tes fameux « moments de réflexion » sont malheureusement écourtés ! J'arriiive !
- ... J'ai pas le choix je suppose ! Répondis-je en souriant.
- Eeet non !
- Bon ben si tu veux alors ... A tout de suite. Dis-je alors que la tonalité se met en marche.
Je me rallonge, prends une grande bouffé d'air en fermant les yeux, puis commence mon habituelle observation des nuages.
Des bruits d'herbe froissée me sortent de ma rêverie. Un visage de jeune fille aux traits fins se penche vers moi, des yeux d'un vert très clair me regardent malicieusement tandis que de longs cheveux bruns et lisses me chatouillent le visage. Eloane assise dans l'herbe près de moi, entreprend alors d'enlever ses escarpins, après m'avoir lancé un sourire resplendissant ponctué d'un « alors, on fait bronzette ? », auquel je n'ai pas répondu.
- Dis donc, c'est que c'est pas facile de marcher dans l'herbe avec des talons ! Rigole-t-elle.
- Pourquoi t'as pas changé de chaussures avant de venir ? Tu savais que j'étais dans le champ !
- Parce que je ne voulais pas te laisser ruminer tes pensées toute seule plus longtemps figure toi ! Me rétorque-t-elle gentiment.
- Arrête de t'inquiéter comme ça pour moi ! Tu sais que ces pseudo moments de réflexion, comme tu dis, j'en ai besoin ! Aucune raison de s'inquiéter pour ça !
- Ca c'est ce que TOI tu dis ! Moi, je sais qu'en fait, tu n'attends qu'une seule chose : que je vienne te rejoindre !
- Ce qu'il faut pas entendre ! me moque-je. Ca va tes chevilles ?
- Ben ... Disons que je ne suis pas sure de pouvoir remettre mes escarpins avant de partir ... Me dit-elle en jetant sur moi un regard narquois.
- C'est bien ce que je me disais ! Je réponds.
- Tu fais quoi ce soir ? Reprend Eloane alors que le silence s'installe : elle déteste le silence !
- Je sais pas ... Pourquoi ? T'as quelque chose à proposer ?
- Il y a une fête devant le château, ça te tenterait de venir ?
- Je sais pas trop ... Je répond en fixant l'herbe, Tu sais bien que j'aime faire la fête, mais pas trop, et ça va faire quatre jours de suite qu'on sort. En plus, mes parents vont finir par en avoir marre ...
- Allez ! S'il te plait ! C'est les vacances, faut s'amuser, et pas rester chez toi à rien faire !
- Je ne suis pas chez moi là !
- Non, mais tu fais rien ! Finit-elle.
- Bon ... OK pour cette fois, mais demain soir, je ne fais rien, compris ?
- Ouiiii ! Me lance-t-elle avec un sourire radieux.
La discussion est alors interrompue par une sonnerie : David Guetta.
- Ah ça, ce n'est pas le mien ! Dis-je en rigolant tandis qu'Eloane se jette sur son sac.
Je décide de profiter de ce moment de répit pour me replonger dans mes nuages et leurs formes étranges, lorsque j'entends le clapet du portable d'Eloane se refermer.
- C'était ma mère, elle veut que je rentre. Je ne sais pas ce que j'ai encore fait, mais elle n'avait pas l'air contente ! Pour se soir, je passe te chercher chez toi à ... Disons 21h. Ca te va ?
- Oui, oui, Mais tu es sure que tu pourras venir ?
- Ne t'inquiète surtout pas pour ça, je viendrais, que ma mère le veuille ou non !
- Ok ... A se soir alors.
Pas de réponse. Elle est déjà trop loin pour m'entendre.
Je baisse la tête et vois l'étui de ma guitare. Ce champ est un peu mon échappatoire. Avant, je n'y venais que pour une chose : chanter. Ces moments étaient les miens, ceux ou je m'adonnait purement et simplement à ma passion première qui était, et qui est encore le chant. Cette voix qui s'élevait de mon corps était alors emplie de cet espoir qui aujourd'hui s'est envolé, de rejoindre un jour ce monde tant rêvé, fait de strass et de paillettes, et où tout semble si beau. Cependant, ce rêve finissait par me détruire, et j'ai décidé de l'enterrer dans mon âme le plus loin possible, pour enfin l'oublier. Cette dernière ne doit pas être de cet avis, puisqu'elle ne cesse de le ramener à la surface et de réveiller en moi ces douleurs enfouies.
Je sens que la lumière du jour décline. Je regarde ma montre. Déjà 18 heures ! Je ramasse rapidement mes affaires, traverse le champ en courant, remet mes escarpins noirs achetés la semaine précédente et me dépêche de rentrer chez moi.
*
- Encore ? Mais ça fait cinq soirs de suite ! S'exclame maman.
Je viens de lui dire pour la soirée devant le château de se soir.
- Non, pas cinq, quatre. Et j'ai prévenu Eloane que je ne ferais rien demain soir. Je réplique.
- Bon, de toute façon j'imagine que tu lui as déjà dit oui ...
- Euh ... Oui ...
- Bon, d'accord pour cette fois, mais tu ne fais rien demain ! Non parce que je connais Eloane !
- Merci maman ! Je monte me préparer ! Dis-je déjà rendue en haut des escaliers.
Je sors de la salle de bain, les cheveux dégoulinants d'eau, enroulée dans une serviette et rentre dans ma chambre où j'ouvre ma penderie. Bien décidée à ne pas passer trois heures à choisir ma tenue, je prends rapidement un slim rouge, un baigneur blanc imprimé de dessins noirs et rouges, et une paire de bretelles noires. Je me coiffe et me maquille rapidement : un peu de fard à paupières noir et une touche de gloss, puis ramasse mes escarpins noirs entassés avec mes autres paires de chaussures dans l'entrée de ma chambre et me plante devant mon miroir pour voir le résultat.
- Je vais avoir l'air tâche ... Comme d'habitude, on s'y fait ! dis-je alors que ma s½ur entre dans ma chambre.
- Mais non arrête ! Tu es très bien comme ça ! C'est vrai que tu as un style un peu ... Particulier, mais c'est le tiens, et si tu es bien comme ça, je ne vois pas pourquoi tu changerais ! Je te trouve très belle ! Me dit-elle en s'approchant de moi.
- Merci Kévina ! (c'est un surnom que j'adore lui donner),
(dédicace à quelqu'un !) C'était tout ce que j'avais besoin d'entendre ! Je souris en lui collant un gros bisou sur la joue, tandis que la sonnerie de mon portable retenti. Ah ! Eloane est devant la maison ! Merci encore ! Je file ! Finis-je par crier en fermant la porte d'entrée de façon à ne pas entendre les recommandations habituelles de ma chère maman.
- C'est parti ? Me dit malicieusement Eloane.
- C'est parti !
*
L'ambiance à l'air plutôt bonne. De plus, pour une fois qu'Eloane ne m'emmène pas à une fête où l'on n'entend que de la Dance à longueur de temps ! Tiens, d'ailleurs, ça cache quelque chose !
- Dis-moi, pourquoi on est là ? Qui t'as parlé de cette fête ?
- C'est Matthieu.
- Ah ! Je comprends mieux ... En gros, je vais devoir vous supporter tous les deux à roucouler sous mon nez pendant toute la soirée, Je me trompe ?
- Mais non, je ne te laisserais pas tomber ! Me rassure-t-elle. Ah tiens, le voilà !
Qu'est-ce que j'avais dit ? Elle cours le voir, l'embrasse fougueusement, et les voilà partis dans le chemin pour roucouler ... Merci !
J'essaie de me frayer un chemin à travers les gens pour arriver au bar, histoire de me réconforter et de me sentir moins seule ... En compagnie d'un soda. Soudain, je sens une main m'attraper l'épaule et me retourner. Je me retrouve face à un garçon d'environ 18 ans qui se met à hurler pour couvrir le bruit de la musique.
- Excuse-moi, tu es bien Sarah ?
- Euh oui ... Et toi tu es ?
- Je m'appelle Morgan, attends, suis-moi.
Je le suis non sans inquiétude. Il m'emmène un peu à l'écart de la fête pour pouvoir parler sans crier, et me dit :
- J'ai parlé avec ta copine, Eloane, c'est ça ?
- Oui ... Dis-je impatiente d'en finir avec cet inconnu.
- Elle m'a dit que tu chantais. C'est vrai ?
- Euh ... Ouais, mais j' ai arrêté ... Enfin j'essaie ... Je répond timidement.
- Ah ... En fait, je t'expose la situation : avec des amis, on a formé un groupe, et on a signé pour un concert la semaine prochaine à 20 kilomètres d'ici, a un festival de rock, sauf que le chanteur, Antoine, m'a envoyé un SMS ce matin et m'a dit qu'il ne pourrait pas venir, il est cloué au lit et ne peut plus parler. J'en ai parlé avec les producteurs du groupe, et ils m'ont dit qu'ils étaient d'accord pour que quelqu'un d'autre le remplace juste pour le concert, mais ils veulent absolument quelqu'un que personne ne connaît, alors je me renseigne. Ca te tenterai d'essayer ?
Je reste quelques instants interdite devant ce résumé rapide de la situation. Ce « Morgan » se doute-t-il qu'il vient de me proposer de réaliser mon rêve ? Enfin, ce qui pourrait être le tremplin qui me conduirait à mon rêve.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne veux pas ? T'inquiètes pas c'est pas grave si c'est ça, je vais retourner à la chasse aux chanteurs ...
- Non, non, c'est pas ça ! C'est que ... Je ne pensais pas qu'on puisse me faire ce genre de proposition un jour !
- Alors tu veux bien ?
- Ben ouais !
- Ok ! Merci c'est génial ! Alors je te propose un truc, on se voit demain, Tu me donnes ton adresse et je passe te chercher chez toi pour aller à la répet'. Ca te va ?
- Ok pas de problème ! Dis-je en griffonnant mon adresse et mon numéro de portable rapidement sur un bout de papier. Je te mets aussi mon numéro au cas où tu ne trouves pas, mais c'est pas difficile !
- Ok ! Merci beaucoup !
- Merci a toi ! A demain ! Je crie alors qu'il s'éloigne.
« Trouver Eloane. Trouver Eloane ». Je me répète cette phrase sans arrêt tout en me faufilant entre ces corps pleins de sueur qui gesticulent et me donnent des coups de poings de toutes parts. Tout à coup, je l'aperçois. Elle est debout, entourée de tous les amis de son petit copain. Je cours vers elle et la prend dans mes bras, le tout en lui collant un énorme bisou sur la joue droite.
- Mais enfin qu'est-ce qui te prend ? Me demande-t-elle surprise alors que je déserre mon étreinte.
- Tu m'as donné une occasion géniale de réaliser mon rêve ! Lui dis-je enthousiaste.
- Euh ... On revient ... S'excuse-t-elle aux autres en m'emmenant dans un endroit calme. Bon, expliques toi maintenant, qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Je commence alors le récit détaillé de la rencontre, mon énervement d'être dérangée, etc, pour finir en lui répétant « tu m'as donnée une occasion géniale de réaliser mon rêve ! ».
Elle me saute alors dans les bras, ravie de me voir aussi enthousiasmée par quelque chose. L'hystérie de la nouvelle passée, nous retournons avec les amis de Matthieu pour finir en beauté cette soirée qui a merveilleusement bien débuté.
*
Les premières notes de la magnifique ballade « Innocence » d'Avril Lavigne me tirent doucement de mon sommeil. Je me lève non sans difficultés et file directement prendre une douche, histoire de me réveiller. Une fois habillée, je descends prendre mon petit déjeuner. Papa et Maman travaillent, ma s½ur est devant la télévision ... Comme d'habitude. Je la rejoins en mangeant mon bol de céréales, et nous entamons une discussion joviale au sujet de ma première répétition avec le groupe. Je n'ai pas résisté à l'envie d'aller la réveiller à trois heures du matin pour lui annoncer la nouvelle. Une fois mon bol terminé, je monte dans ma chambre finir de me préparer. Je finis tout juste d'étaler délicatement du gloss sur mes lèvres lorsque j'entends le klaxon d'une voiture. J'ouvre ma fenêtre et vois Morgan garé devant la maison.
- Bonjour ! Alors ? Tu es prête ?
- Oui j'arrive tout de suite !
Je descend les escaliers à toute allure et referme la porte sur un « bonne chance » de ma s½ur pour m'engouffrer dans la voiture de Morgan.